J. LACAN

LES SÉMINAIRES

J. LACAN LE SÉMINAIRE livre III

1955-56

Les psychoses

J. LACAN LE SÉMINAIRE livre III

1955-56

Les psychoses

Dès le début de l'ouvrage, Lacan dénonce les "mythes" de la psychologie traditionnelle et de la psychiatrie depuis la fin du XVIIème :

- mythe de l'unité de la personnalité,

- mythe de la synthèse,

- mythe des fonctions supérieures et inférieures,

- confusion à propos des termes de l'automatisme,

- mythe d'une psychanalyse existentielle et de son analyse des phénomènes pures; de l'expérience immédiate du patient.

Suite au "progrès Freudien" Lacan prétend plutôt que "l'expérience immédiate n'est pas pré-conceptuel, pré-essentiel (..) mais bien déjà structurée par (..) la relation analytique à partir de laquelle tout s'élabore" (p.15) Pour comprendre quoi que ce soit à cette expérience vécue par le patient il est nécessaire de distinguer les trois registres: imaginaire, réel et symbolique pour engager notre compréhension de la structure psychotique. C'est sur la base de l'étude du cas Schreber que Lacan mettra de nouveau à son programme la découverte du sens du discours (p20): "C'est par la porte d'entrée du symbolique que nous arrivons à entrevoir, à pénétrer cette relation de l'homme à son propre corps qui caractérise le champ (..) de ce qu'on appelle imaginaire." (p.21)

 

Lacan traduit Freud et dit "l'inconscient est un langage." (p.22)

 

Au sujet de la Spaltung il cherchera à savoir pourquoi "l'inconscient du psychotique apparaît dans le réel"? (p.23) Depuis l'étude de la Verneinung de Freud, ce qui en ressort c'est que "dans ce qui est inconscient, tout n'est pas refoulé après avoir été verbalisé mais qu'il faut plutôt admettre une Bejahung primordiale: une admission dans le sens du symbolique, qui elle-même peut faire défaut" (p23) Au début de la symbolisation il peut se produire ceci: "le sujet refuse l'accession à son monde symbolique, de quelque chose que pourtant il a expérimenté et qui n'est rien d'autre (..) que la menace de castration." (p.24) Il n'en veut rien savoir et c'est cela qui s'entend dans la formule: "Il y a une distinction entre ce qui est refoulé et ce qui fait retour." (p.24)

 

Le refoulé est donc toujours là mais "il s'exprime d'une façon parfaitement articulée dans les symptômes et dans certains phénomènes de l'ordre symbolique -exemple de l'intuition délirante attaché au signifiant "rouge" de la voiture-"(p.24) Dans ce sens, Lacan dira que "tout ce qui est refusé dans l'ordre symbolique, reparaît dans le réel" (p.25)

 

Le phénomène hallucinatoire 

 

Ce phénomène de l'hallucination verbale se présente sous la forme d'une "espèce de doublure du comportement et de l'activité du sujet qui est entendue comme si un tiers parlait." (p.27) Dans la perspective du Schéma de 1954, c'est dans la relation "du Sujet et de cet Autre avec lequel la communication directe de la parole pleine de l'ordre symbolique achevé est interrompue par ce détour par le (a) et le (a') des deux moi et de leurs relations imaginaires" (p.27) Littéralement le sujet parle avec son moi.

Pour expliquer cette longue formule, Lacan dira que "le sujet, identifié avec son moi avec lequel il parle (celui que nous entendons toujours en nous-même), c'est lui qui parle de lui, le sujet, ou le lui de S." (p.28) Il y a donc ici, inévitablement, une confusion des plans imaginaire et réel (..) et il en résulte que "ce qui demande à se faire connaître sur le plan de l'échange symbolique (la communication) est non seulement littéralement méconnu, mais est remplacé par cette sorte particulière de reconnaissance de l'imaginaire (du fantasme)." (p.29)

 

Qu'est ce que l'interprétation ?

La tâche de la psychanalyse dans l'étude de la paranoïa consiste à différencier ce qui, dans la signification (de la couleur rouge de l'auto par exemple) est considéré dans sa valeur perceptive ou dans sa valeur imaginaire. Donc de la distinction entre le registre symbolique et le registre imaginaire. C'est parce que le signifiant est pour le patient "parfaitement compréhensible" (p.42) car "inséré par le sujet dans un contexte qui véritablement l'explicite" (p.43) que la paranoïa a, pour nous, ce caractère si difficile à saisir. En s'appuyant sur l’œuvre de C. Blondel (La conscience morbide, essai de psychopathologie générale. 1914)

Lacan dira des élèves que "c'est toujours le moment où ils ont compris qui coïncide avec le moment où ils ont raté l'interprétation qu'il convenait de faire ou non." (p.43) Car au contraire, il faut plutôt garder à l'esprit "qu'il y a dans tel point, tel noyau complètement compréhensible strictement aucun intérêt qu'il soit compréhensible." (p.44)

Dans la psychose passionnelle ce noyau compréhensible est évidement plus proche du "je" du sujet mais "c'est ce noyau d'inertie dialectique qui constitue la caractéristique du sujet." (p.45) L'interprétation n'en est alors que plus ambigüe et la question "Qui parle?" doit dominer toute la question de la paranoïa. Lacan dira que dans les cas d'hallucinations verbales " c'est que lorsque le sujet parle, il s'entend lui-même." (p.48)

Dans l'étude par Freud du cas Schreber nous n'avons que "le schéma général et quasi inaugural de la démonstration de ce qui est la grande nouveauté apportée par la psychanalyse dans la pathogénie de la paranoïa, à savoir que la pulsion fondamentale (inconsciente) ne serait autre chose qu'une tendance homosexuelle." (p61) Cet élément de compréhensibilité doit reposer sur la signification du dire psychotique et du mécanisme de la psychose elle-même (comment le sujet entre dans la psychose ?).
En prenant appuie sur la présentation de cas d'une malade, Lacan demande à l'assemblée d'être attentive à l'idée que dans le langage, la signification renvoie toujours à une autre signification. C'est ce qu'il pointe dans le recours aux néologismes utilisés par la patiente comme par Schreber: "le mot porte en lui-même un poids et il signifie en lui-même quelque chose justement d'ineffable" (p.69) Ce quelque chose s'inscrit pour Lacan dans ce qu'il a lui mis à jour: la relation imaginaire. " À savoir que c'est dans une rivalité fondamentale, dans une lutte à mort première et essentielle, que se passe quelque chose
qui a le rapport le plus étroit avec la constitution du monde humain comme tel."(p.86)

En effet, c'est de cette distinction entre l'Autre en tant qu'il n'est pas reconnu et l'autre (a), c'est à dire l'autre qui est moi, c'est dans cet écart que se situe toute la dialectique du désir." (p.87) 

La structure même de la paranoïa et son témoignage dans le dire psychotique est en quelque sorte le prolongement de cette dialectique duelle: "il vous parle de quelque chose qui lui a parlé." (p88) C'est à dire qu'à partir du moment où le sujet parle, il ne parle pas de l'autre ou à l'autre (a) mais avec l'Autre (A). Il se situe dès lors dans une aliénation imaginaire profonde à son propre inconscient. C'est ce dont il s'agit dans les deux textes pivots que sont la Verneinung et la Bejahung (jugement d'attribution) qui rendent caduque le mécanisme de la "projection" dans le registre de la psychose. Car "cette projection dans la psychose n'est que le mécanisme qui fait que ce qui est pris dans la Verwerfung, ce qui a été mis hors de la symbolisation générale structurant le sujet, revient du dehors." (p.100) 

Pour mieux expliciter son schéma ("mon petit carré") qui va du sujet à l'Autre, d'une certaine façon donc du symbolique vers le réel (sujet, moi, corps) Lacan dessine à nouveau les contours du grand Autre en tant :

  • "qu'il est l'Autre de l'intersublectivité, 
  • qu'il est l'Autre que vous n'appréhendez qu'en tant qu'il est sujet, c'est à dire qu'il peut mentir, de l'Autre, par contre qu'on retrouve toujours là, à sa place (les astres) en tant que système stable du monde, de l'objet et entre les deux de la parole avec ses trois étapes : 
  • du signifiant, 
  • de la signification, 
  • et du discours" (p.158) 

 

Il redéfinit ensuite (p.180) les trois registres que sont la Verdichtung, la Verdrängung et la Verneinung :

- La Verdichtung: loi du malentendu (exemple pour un homme d'occuper une position 

féminine tout en restant parfaitement pourvu de sa virilité sur le plan réel et imaginaire) 

- La Verdrängung: loi de la dette, de la créance par l'intermédiaire du symptôme 

névrotique (l'autre nous attend à un endroit où les deux chaînes signifiantes ne peuvent se rencontrer: ça ne colle pas) 

- La Verneinung: loi du principe de réalité dans lequel rien ne conduit le sujet dans sa 

recherche de l'objet de son désir. Au départ hallucinée, la réalité trouve son fondement dans la relation d'objet où le sujet reste en suspension à l'endroit de ce qui fait son objet fondamental: l'objet de sa satisfaction.