S. FREUD

Œuvres complètes - psychanalyse - vol. VII : 1905

Le trait d'esprit et sa relation à l'inconscient

Œuvres complètes - psychanalyse - vol. VII : 1905

Le trait d'esprit et sa relation à l'inconscient

Rédigé en même temps que les célèbres Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud, passant d'un  manuscrit  à  l'autre  dans  une  progression  simultanée  des  deux  textes  ira  même  les  faire apparaître de façon si proche qu'il nous sera devenu difficile de retrouver leur ordre de parution.

 

Par suite de ses premiers travaux aux côtés de Breuer où ils avaient été maintes fois été en mesure de vérifier leur hypothèse qu'un trouble hystérique pouvait être en rapport avec une circonstance particulière -ayant pour caractéristique principale d'être oublié du malade (...)- dès lors, c'est dans l'état habituel de veille que Freud essayera de percer le mystère du souvenir « oublié. » (...) Cette procédure indirecte deviendra la règle fondamentale de la psychanalyse qui prescrit au malade de parler sans autre consigne que de ne rien taire de ce qu'il serait amené à penser. La survenue de nombreux récits de rêves dans cette façon de se laisser aller à une « libre association d'idées » permis à Freud, sensibilisé à « l'imprégnation par la symbolisation verbale », d'y découvrir tout un « travail » de travestissement, travail qu'il exposa dans le chapitre VI de son Interprétation du rêve. (Les mots en jeu, préface de J.-B. P. p 12)

C'est ainsi que, dans la recherche des mécanismes psychiques en jeu dans l'hystérie, Freud, après avoir  découvert l'importance déterminante de l'imprégnation verbale dans l'expression des symptômes, et avoir usé de « la voie royale » que lui offrait l'interprétation des rêves dans l'acte thérapeutique, fut très directement amené à s'intéresser aux processus à l’œuvre dans le mot d'esprit.

 

Le Witz, c'est autant le mot d'esprit que la capacité d'en faire. Celle-ci est une faculté langagière bien particulière en ce que son objet triomphe des entraves habituelles de l'expression. L'école romantique allemande, plus qu'aucune autre, a fait montre d'intérêt pour le mot d'esprit en tant que productions  mentales aux effets très particuliers. (p13) C'est moins l'aspect d'objet littéraire, moins le constat, déjà  fait, des potentialités d'expression du Witz, que sa relation à l'inconscient qui intéressera Freud. C'est autour de cette relation que s'ordonnent les chapitres de son livre. Que ce soit  ce qu'il appelle la «technique» du mot d'esprit : son élaboration, que ce soit ses « tendances » : fonction intrapsychique ou encore ses « mobiles » : usage relationnel, c'est sous l'angle de leur dynamique inconsciente qu'ils sont étudiés. (p.14)


Selon Freud, les hommes de lettres qui ont travaillé sur le mot d'esprit tels que J.P. Ritcher et les philosophes T. Vischer, K. Fischer et T. Lipps ont mis au premier plan de leurs recherches le problème du comique. (p.43) Cette question n'intéresse Freud que dans la mesure où elle caractérise un certain comportement esthétique : « il se pourrait que de la liberté esthétique provînt aussi une catégorie de jugements détachés des entraves de la règle habituelle, jugement qu'en raison de son origine j'appellerai le jugement ludique » (p.46)

Citant Vischer, il définit le mot d'esprit en tant « qu'habileté à relier entre elles avec une surprenante rapidité  plusieurs  représentations  qui,  d'après  leur  contenu  intérieur  et  le  réseau  de  connexions auquel elles appartiennent, sont à proprement parler étrangères les unes aux autres, et à les présenter comme une unité. (...) C'est ici le point de vue appelé « contraste de représentations » et Lipps fait remarquer que ces définitions s'appliquent à l'esprit que l'homme d'esprit a et non pas aux mots d'esprit qu'il fait. » (p.47)

 

Ne parvenant à distinguer le mot d'esprit du comique, Freud note l'opposition entre le sensé et l'absurde appelé le « sens dans le non-sens » que sous-tend le propos comique comme le mot d'esprit. Il cite Lipps « le processus psychologique que l'énoncé fait naître en nous et sur lequel repose le sentiment du  comique, consiste en ceci qu'après avoir eu comme attitude, face à un énoncé, de lui prêter un sens, de le tenir pour vrai, de reconnaître qu'il porte en lui une conséquence, nous passons sans transition à la conscience ou à l'impression que nous sommes en présence d'une relative nullité. » (p.49)

De même pour le facteur « stupéfaction et illumination » relatif à ces deux catégories, Freud fait référence « à un superbe mot d'esprit de Heine : (...) d'une manière tout à fait famillionnaire », exemple largement étudié par Freud et repris à sa suite par Lacan dans la première partie de son séminaire sur Les Formations de l'inconscient de 1957-1958. Dans cet exemple écrit Heymans, « le mot qui porte le mot d'esprit apparaît d'abord simplement comme une formation de mot défectueuse, comme quelque chose d'incompréhensible, d'inintelligible, d'énigmatique et c'est par là qu'il provoque la stupéfaction. Le comique résulte, quant à lui, de ce que la stupéfaction se trouve résolue, le mot compris. » (p. 50)

Indépendamment de ces différents points de vue, il y a une particularité du mot d'esprit dont tous les auteurs reconnaissent qu'elle est essentielle : la concision. « La concision est le corps et l'âme du mot d'esprit, bien plus, c'est le mot d'esprit même. » (J.P. Richter p.51) Lipps pour préciser que « le mot d'esprit (...) réussit à durer en passant sous silence. »

 

La technique du mot d'esprit

Pour élucider la technique du mot d'esprit Freud revient sur l'emploi du néologisme familionnaire dont il dira « c'est une remarque juste et pleine de sagacité que celle que Heine met dans la bouche de  Hirsch-Hyacinth, une remarque qui révèle une incontestable amertume, fort concevable chez un homme  pauvre confronté à une si grande richesse. » (p.58) Freud s'interroge « qu'est-il arrivé à la pensée (...) avant qu'elle ne devienne le mot d'esprit dont nous rions de si bon cœur ? » Il s'est premièrement produit un « considérable raccourcissement », deux propositions sont contenues dans l'expression familionnaire; « R; m'a traité (...) d'une manière tout à fait familière » et « c'est à dire autant qu'un millionnaire peut le faire. » « Toute la restriction que la seconde proposition ajoutée à la première (...) a disparu dans le mot d'esprit. Mais non sans avoir toutefois laissé à sa place un substitut à partir duquel  on peut le reconstituer. » (p.60) Cet exemple de Heine fait figure d'exemple canonique parce qu'il donne le coup d'envoi de la recherche de Freud : étant parvenu à forger, à propos de cet exemple le concept de condensation avec formation substitutive. Il parle d'une « force comprimante » agissant sur ces deux propositions et admet l'hypothèse selon laquelle « celle qui forme la fin de la phrase soit la moins résistante. » Autrement dit la résistance inconsciente porterai dans ce cas précis sur la familiarité dans l'accueil de la part d'une personne riche :

Famili onn aire→ mot mixte

(mili) (ère)→ familière

 

A la suite de ce chapitre, Freud cite pour exemple différents cas de mots d'esprit dont il décrypte les effets de condensation et affirme que « quoi que [cette présentation] puisse présenter de douteux, il est impossible de mettre en doute le fait qu'il s'est produit ici une condensation. Ce que cette condensation a eu comme résultat, c'est d'une part et une fois de plus, un considérable raccourcissement, d'autre part, au lieu d'une formation de mot mixte qui saute aux yeux, bien plutôt une interpénétration des diverses parties constitutives des deux composantes. » (p.70)

Depuis divers exemples la recherche s'initie vers un « facteur » typique du mot d'esprit à trouver dans la concision pour laquelle l'auteur précise « or la concision n'est pas spirituelle en elle-même, sinon toute formule laconique serait un mot d'esprit » En effet, « la concision propre au mot d'esprit est bien souvent le résultat d'un processus particulier (...) qui laisse dans l'énoncé une seconde trace, la formation substitutive. » (p.76)

À la différence d'autres qui auraient pris le même chemin exploratoire que Freud, aucun selon lui n'aurait envisagé d'élucider la question du « plaisir que le mot d'esprit nous apporte. » En faisant référence à ses propres travaux datés de 1900, (L'interprétation du rêve) il rappelle l'opposition qu'il a mis à jour entre les contenus latents et manifestes du rêve ainsi que les forces psychiques qui prennent part à cette transformation. C'est ce qu'il a nommé le travail du rêve, avec dans le cas de figure de la forme  langagière, la création de mots mixtes et non d'images « qui ressemblent complètement à tel objet ou telle personne » (p.78)

Pour marquer une pause dans son raisonnement autour du lien entre le mot d'esprit et les formations propres au travail du rêve, Freud cite nombre d'exemple de Klangwitz; des mots d'esprit fondés sur des sonorités, des homophonies. Certains jouent avec les noms propres, un même mot possédant une utilisation double ou pouvant être utilisé « d'abord en entier, ensuite décomposé en ses syllabes, décomposition qui permet à celles-ci de produire un sens différent. » (p.82)

 

Freud présente une vue d'ensemble des différentes techniques du mot d'esprit (p.99) :

I) La condensation :

a) accompagnée de la formation d'un mot mixte

b) accompagnée d'une modification

II) L'utilisation du même matériel :

c) tout et parties

d) modification de l'ordre des mots

e) légères modifications

f) mêmes mots pris au sens plein et au sens vide

III) Double sens :

g) nom et sa signification concrète

h) signification métaphorique et signification concrète

i) double sens proprement dit (jeu de mots)

j) équivoque

k) double sens accompagné d'une allusion


« L'énumération des techniques du Witz ainsi proposé par Freud, malgré les nombreuses inconsistances et obscurités qu'y découvre une lecture attentive, et dont on verra plus loin l'esquisse, paraît plus convaincante que les listes ultérieurement proposées, depuis Cicéron jusqu'aux professeurs d'esthétiques du XIXè siècle. Contrairement à ses prédécesseurs, Freud par sa méthode de réduction, qui revient à identifier le mouvement de l'exposé et l'ordre de la recherche, exhibe avec une franchise absolue le cheminement qui le mène à certains résultats et invite ses lecteurs à le parcourir avec lui. » (M. Blanco. Le trait d'esprit de Freud à Lacan, Savoir et clinique, 2002/1 p77) Souhaitant découvrir les points d'accord entre toutes ces techniques, Freud recherche un point commun entre « la technique du premier groupe -condensation accompagnée de la formation d'un substitut-  et celle des deux autres -utilisation multiple du même matériel- » (p.99) Selon lui la condensation demeure la catégorie qui englobe toutes les autres. «Toutes ces techniques sont dominées par une tendance à la condensation ou, plus exactement, par une tendance à l'économie. » (p.100)

Que cette économie soit présente dans les jeux de mots ou l'utilisation de mots à double sens ne fait aucun doute pour Freud, car comme dans l'exemple Rousseau (roux-sot) « il est facile d'indiquer ce dont nous faisons l'économie (...) c'est d'exprimer une critique, de formuler un jugement, ces deux opérations étant déjà contenues dans le nom lui-même » (p.101) ou dans d'autres cas « nous nous épargnons la peine d'assembler laborieusement les éléments d'une définition. (...) Là où l'économie réalisée est la moins notable (...) le personnage s'épargne au moins l'effort de trouver pour sa réponse  d'autres termes que ceux de la phrase de départ, ces derniers étant effectivement bien suffisants. C'est peu de chose, mais c'est uniquement dans ce peu de chose que réside l'esprit. L'utilisation multiple des  mêmes mots pour la phrase de départ et pour la réponse participe indéniablement de l'économie. » (p.102) Pour autant « l'inverse n'est pas vrai (...) on ne peut déduire que toute économie en matière d'expression, tout raccourci, est, lui aussi, spirituel. »

 

De quoi le mot d'esprit fait-il l'économie grâce à sa technique ?

« Il s'épargne l'effort de chercher quelques mots nouveaux et de les assembler, opération qui, la plupart du temps aurait pu s'effectuer sans peine ; au lieu de cela, il doit se donner la peine de chercher le mot qui lui permettra de faire coïncider les deux pensées, bien plus, il lui faut souvent commencer par transformer l'expression de l'une de ces pensées, en la faisant passer à une forme inusitée, jusqu'à ce que cette dernière soit en mesure de lui offrir le point d'appui permettant l'union avec la seconde pensée.» (p.103)

 

N'est-il pas plus simple, au fond plus économique d'exprimer des pensées telles qu'elles se présentent ? À qui profite l'économie?

Une première réponse est à trouver chez Freud dans l'exemple du « saumon à la mayonnaise », un homme appauvri se fait prêter de l'argent par celui qui le croise à la table d'un restaurant mangeant du saumon à la mayonnaise. Le prêteur lui adresse le reproche de dépenser ce qui lui a était prêter au restaurant, à l'homme de répondre « Quand je n'ai pas d'argent je ne peux pas manger du saumon à la mayonnaise, et quand j'ai de l'argent je ne dois pas (...) Mais quand diable voulez-vous que je mange du saumon à la mayonnaise ? » « Or cette réponse n'est pas du tout celle qui convient : le prêteur ne lui reproche pas de s'être accordé du saumon le jour même de l'emprunt, il l'avertit que, dans la situation où il se trouve, il n'a absolument pas le droit de songer à s'offrir des mets aussi succulents. Bien que ce soit l'unique sens possible du reproche, le bon vivant appauvri n'en tient pas compte et, faisant comme si il n'avait pas compris ce dont il s'agit, répond  à côté. » (p.113)

Un détournement ?

 

Freud voit ici que c'est « justement dans ce détournement de la réponse par rapport au sens du  reproche que réside la technique du mot d'esprit. Dans ce premier cas Freud nomme déplacement la technique de détournement qui consiste à ne pas répondre, de se détourner d'une conversation. Ici la technique du déplacement entretient un certain rapport avec l'expression verbale qui permet d'énoncer le mot d'esprit ; il ne tiens pas au mot mais à la démarche de pensée. L'attitude cynique peut être différée, remplacé par un mot d'esprit. Si, dans l'utilisation du double sens « le mot d'esprit ne contient rien d'autre qu'un mot susceptible de (...) permettre à l'auditeur de passer d'une pensée à l'autre (...) en revanche, dans le cas du déplacement, le mot d'esprit contient lui-même une démarche de pensée dans laquelle un tel déplacement est accompli. » (p.118)

Ce concept de déplacement semble pouvoir à lui seul confirmer le caractère inconscient des processus qui conduisent au mot d'esprit, ce détournement consisterai dans un détournement du cours de la pensée, qui fait porter l'accent psychique sur un thème autre que le thème initial. Au vu de plusieurs exemples, celui-ci semble s'exercer à partir d'un discours qui précède le propos spirituel, et qui sert d'amorce ou de déclencheur. Là où le locuteur du Witzig greffe sa répartie spirituelle sur un discours  antérieur, pour Freud il prend une voie de traverse et cette entorse aux normes de pertinence qui régissent la conversation n'est pas perçu comme signe de bêtise ou de maladresse mais comme exhibition de maîtrise. Pour M. Bianco « cette notion de déplacement ne semble avoir à première vu qu'un rapport vague avec le processus de déplacement qui gouverne la syntaxe du rêve et que décrit Freud dans la Traumdeutung. »

 

Dans le cas de la technique des mots d'esprit fondés sur un non-sens (exemple du militaire au canon), elle « consiste à présenter quelque chose de stupide, un non-sens, qui a pour sens de rendre perceptible, de figurer une autre chose stupide, un autre non-sens. » (p.126) L'exemple de la tarte contre la liqueur est intéressant (un homme commande une tarte qu'il rapporte par la suite, l'échange contre une liqueur, part sans payer en disant au commerçant qu'il échange tout bonnement la liqueur contre une chose qu'il n'a pas consommé, qu'il ne doit donc rien au commerçant). « On peut dire qu'il utilise dans un double sens la locution « en échange de » et la relation exprimée par elle, ou plus exactement, qu'il établit au moyen du double sens, qu'elle possède une relation qui n'a aucun fondement objectif. » (p.129)

 

Le mot d'esprit offre très souvent une polémique, une pointe plus ou moins acérée qui, dans certaine condition de réception, vaudra offense, soulèvera indignation ou scandale. Suivant la nature de cette résistance, on peut classer les différentes tendances qui animent le Witz: Grivois lorsqu'il blesse la pudeur, agressif lorsqu'il disqualifie les personnes, cynique lorsqu'il enfreint des principes de la morale,  sceptique lorsqu'il remet en doute des vérités jugées capitales ou du moins respectables. À la classification des textes spirituels en vertu de la technique, fait donc pendant une classification fondée sur la tendance. Pour Freud « les mots d'esprit innocents seront forcément plus précieux que les mots d'esprit tendancieux, et ceux qui sont dépourvus de contenu plus que ceux dont le sens est profond. » (p.183)

 

Si pour la philosophie « la jouissance [du mot d'esprit] est d'un type de représentation purement esthétique, qui ne repose que sur soi, ne trouve sa fin qu'en soi et ne rempli aucune fin vitale » (K. Fischer). Freud, lui, affirme qu'il s'agit là d'une activité ayant pour but d'obtenir un gain de plaisir à partir des processus psychiques (intellectuels ou autres). » (p.186) En excluant les mots d'esprit tendancieux Freud recherche désormais comment les moyens techniques du travail du mot d'esprit peuvent exciter le plaisir de l'auditeur ?


Le mot d'esprit tendancieux : la grivoiserie où le Witz obscène

 

Ce qu'on entend pas grivoiserie c'est mettre intentionnellement l'accent dans ses propos sur des faits et des réalités de nature sexuelle. « Le sexuel qui forme le contenu de la grivoiserie englobe plus que ce qui est particulier à chacun des deux sexes, il s'y ajoute les choses communes aux deux sexes sur lesquelles porte la honte, c'est à dire l'excrémentiel dans toute l'étendue du terme. » Freud rédige dans le même temps Trois essais sur la théorie sexuelle, c'est de ces recherches qu'il déduit que « c'est là, dans  l'excrémentiel, l'étendue que possède le sexuel au moment de l'enfance, lorsque existe pour la représentation une sorte de cloaque à l'intérieur duquel la séparation entre le sexuel et l'excrémentiel se fait mal ou pas du tout (...) partout dans le domaine mental propre à la psychologie des névroses, le  sexuel continue d'inclure l'excrémentiel, d'être compris dans son sens ancien, infantile. » (p.189)

Freud désigne comme faits fondamentaux le fait que « la grivoiserie, comme une mise à nu de  la personne sexuellement différente à qui elle s'adresse, en prononçant les propos obscènes, contraint la personne agressée à se représenter la partie du corps ou l'acte en question et lui montre que l'agresseur se représente lui-même de telles choses. » (p.190) Il définit la pudeur chez la femme en tant «qu'inclination à l'exhibition passive» qui agit en tant que recouvrement réactionnel. Chez l'homme l'inclinaison au sexuel « subsiste à un degré élevé, en tant qu'élément partiel de la libido et sert d'introduction à l'acte sexuel. » (p.191) Dans la grivoiserie, une des première condition de sa formation est donc « le refus de céder manifesté par la femme, ou du moins un refus qui semble ne rien signifier d'autre qu'un ajournement et qui laisse paraître que toute tentative ultérieure n'est pas vouée à l'échec. » (p.192)

Freud observe que le comique, à la différence du mot d'esprit, n'a pas besoin d'être communiqué, il jaillit dans une situation duel alors que le Witz exige un tiers, en ce sens qu'il n'y a pas de rire sans communication du trait d'esprit à quelqu'un qui le sanctionne comme tel. Le tiers apparaît comme une instance distincte du sujet, l'auteur du mot, et distincte de la personne objet du désir ou de l'agression ; « ce n'est pas celui qui ait le mot d'esprit qui en rit également et donc joui de l'effet de plaisir que celui-ci produit, mais que c'est l'auditeur inactif. » (p.193) Dans le raisonnement de l'auteur, nous parvenons au Wits obscène par une série de paliers qui éloignent de plus en plus de l'immédiateté de l'acte et qui montre un effacement progressif de la présence de l'objet, substitué par une référence de plus en plus indirecte et symbolique. « C'est seulement quand nous nous élevons jusqu'à la société des gens bien éduqués que vient s'ajouter la condition formelle propre au mot d'esprit (...) le moyen technique dont elle se sert la plupart du temps est l'allusion, c'est à dire le remplacement d'une chose par un élément plus petit (...) élément qui entretient des relations lointaines et à partir duquel l'auditeur reconstruit une idée ce qui est une totale et ranche obscénité. » (p.194)

En synthétisant, au premier stade, on aurait purement et simplement l'agression sexuelle. Au second stade, l'agression verbale, de manière typique l'obscénité adressée à une femme présente, pour laquelle on cherche la connivence d'un ou plusieurs tiers « c'est que la femme (...) même absente, continue d'exercer une influence intimidante sur les hommes » (p.195) « la puissance qui chez la femme, mais  aussi, dans une moindre mesure chez l'homme, rend plus difficile ou impossible à atteindre la jouissance procurée par l'obscénité non voilée, cette puissance, nous l'appelons le « refoulement » et nous identifions en elle (...) un des principaux facteurs de déclenchement des psychonévroses. Nous reconnaissons à la civilisation et à l'éducation de haut niveau une grande influence dans la formation du refoulement, et nous supposons que dans ces conditions une transformation de l'organisation psychique se produit, qui peut aussi être léguée en tant que prédisposition héritée et qui a pour conséquence qu'une chose habituellement ressentie comme agréable apparaît désormais inacceptable et se trouve refusée au moyen de toutes les forces psychiques. » (p.196)


Enfin, au troisième stade, l'obscénité proférée en absence de la femme « chez les gens de la campagne ou dans les auberges fréquentées par le petit peuple, on peut observer que c'est seulement quand la serveuse ou la patronne s'est approchée que la grivoiserie apparaît. Ce n'est qu'à un échelon social supérieur que le contraire se produit, la présente d'une personne de sexe féminin mettant un terme à la grivoiserie : cette sorte de conversation, qui présuppose à l'origine la présence d'une femme éprouvant de la gêne, les hommes se la réservent pour des moments où ils seront seuls, « entre eux ». Ainsi, au lieu de la femme, c'est peu à peu le spectateur, ici l'auditeur, qui devient l'instance à laquelle la grivoiserie est destinée. » (p.193)

Des paliers analogues se présentent en ce qui concerne le Witz agressif : empoignade, invective ou insulte, critique à un absent, critique spirituelle à effet comique. Cette échelle suppose une inhibition croissante chez l'auteur de l'agression, qu'elle soit imposée par la personnalité ou les circonstances. 

Après avoir identifiés trois genres du mot d'esprit tendancieux :

-  obscène (qui dénude),

-  agressif (hostile),

-  cynique (critique, blasphématoire)

Freud ajoute le mot d'esprit sceptique qui met en jeu la question des conditions de la vérité ; « s'agit-il de vérité quand on décrit les choses telles qu'elles sont sans se préoccuper de savoir comment l'auditeur va comprendre ce qui est dit ? »

 

Pour clore ce chapitre Freud soulève une dernière question : « S'il est exact de dire que le plaisir apporté par le mot d'esprit est attaché d'une part à la technique, d'autre part à la tendance, quel est donc le point de vue commun permettant de concilier ces deux sources si différentes, du plaisir procuré par le mot d'esprit ? » (p.220)

 

Le mécanisme de plaisir et la psychogenèse du mot d'esprit

 

Freud répète que les techniques de non-sens utilisées par le mot d'esprit correspondent à une source de plaisir qui provient d'une économie en matière de dépense psychique, d'un allègement des contraintes exercées par la raison critique. « Mais, alors qu'au début nous avions cru que l'économie consistait à employer le minimum de mots possible ou bien à utiliser si possible les mêmes mots, nous pressentons maintenant qu'elle a un sens beaucoup plus étendue, celui d'une économie réalisée en matière de dépense psychique en général. » (p.226)

Premier groupe : les homophonies où la substitution d'associations liées à des mots aux associations liées à des choses : « Dans  le  groupe  des  mots  d'esprit  sur  des  homophonies - jeux  de  mots - la technique consistait à diriger notre attitude psychique vers la sonorité des mots au lieu qu'elle le fût vers leur sens. (...) Nous pouvons observer que les états pathologiques de l'activité de penser (...) font passer la représentation acoustique de mot au premier plan, avant la signification que possède le mot. » Freud évoque ici la base de la linguistique de F. de Saussure : un signifié qui n'est pas corrélé à un signifiant. « L'enfant, encore habitué à traiter les mots comme des choses, possède une inclination à chercher derrière les sonorités de mots identiques ou similaires une signification identique. Si ensuite, dans le mot  d'esprit,  nous  éprouvons un incontestable plaisir à passer (...) d'un  premier domaine de représentation à un second qui en est éloigné c'est donc qu'on peut à bon droit faire découler ce plaisir de l'économie réalisée sur la dépense psychique. » (p.228) Ce «court-circuit» est d'autant plus grand que les domaines de représentation qu'ils convoquent sont éloignés.


Deuxième groupe : Retrouver le "connu"

 

Ici,  parmi  les  moyens  techniques  utilisés  par  le  mot  d'esprit  se  trouvent : unification, homophonie, utilisation multiple, modification de locutions connues, allusion à des citations, etc. Ce groupe permet de mettre en évidence un caractère commun « à savoir qu'on y retrouve quelque chose de connu toutes les fois qu'on aurait pu s'attendre à rencontrer quelque chose de nouveau à la place. »  (p.229) « Le fait de retrouver du connu, de reconnaître est empreint de plaisir, voilà qui semble universellement admis. (...) Si, donc il est vrai que cet acte excite le plaisir alors nous pouvons nous attendre à ce que l'homme ait l'idée d'exercer cette aptitude pour elle-même, c'est à dire d'en faire une expérimentation ludique. » (p.229) C'est ce qui peut être expérimenté dans la rime, l'allitération, le refrain ainsi que d'autres formes littéraires à répétition de sonorités verbales similaires exploitant cette source de plaisir qu'est le retour au "connu".


Troisième groupe : mot d'esprit fondé sur des pensées où l'emploi du non-sens

 

Ce groupe englobe entres autres choses, les fautes de raisonnement, les déplacements, le non-sens, la figuration par le contraire. Est rappelé ici le plaisir prit par l'enfant à « l'expérimentation ludique » (Groos), il assemble les mots sans se soumettre à la condition de sens, afin d'obtenir grâce à eux l'effet de plaisir lié au rythme ou à la rime. « Ce plaisir, il se le voit progressivement défendre, jusqu'à ce que les seuls assemblages de mots autorisés qui lui restent soient ceux qui ont un sens. » (p.236) « Ainsi donc, l'enfant s'adonne au plaisir de tels jeux en ayant conscience qu'ils n'ont aucun sens (...) pour se soustraire à la raison critique. » (p.236)

« Si  nous  revenons  encore  une  fois  sur  les  techniques  du  mot  d'esprit  que  nous  avons séparées en trois groupes,  nous remarquons  que le premier  et le troisième,  peuvent être définis comme des moyens de rétablir d'anciennes libertés et de se soulager des contraintes de l'éducation intellectuelle ; ce sont des allègements psychiques que l'on peut opposer, d'une certaine manière, à l'économie constituant la technique du deuxième groupe. Allègement de la dépense psychique déjà existante  et  économie d'une dépense qui serait à effectuer, tels sont donc les deux principes auxquels se ramène toutes techniques du mot d'esprit et, par conséquent, tout plaisir provenant de ces techniques. Ces deux sortes de technique et d'obtention de plaisir coïncident d'ailleurs avec la distinction que nous avons faite entre mot d'esprit fondé sur des mots et mot d'esprit fondé sur des pensées. » (p.239)

Freud énonce enfin une formule définissant le mode d'action du mot d'esprit tendancieux : « celui-ci se met au service de tendances afin de produire du plaisir nouveau en utilisant comme plaisir préliminaire le plaisir procuré par le mot d'esprit et en supprimant des répressions et des refoulements. (...) De ses débuts jusqu'à son accomplissement, le mot d'esprit est resté fidèle à son essence. Il commence comme un jeu qui vise à tirer du plaisir du libre emploi des mots et des pensées. Dès que le renforcement de la raison lui défend le jeu avec des mots comme étant dépourvu de sens et le jeu avec des pensées comme étant un non-sens, il se transforme en plaisanterie, pour pouvoir conserver ses sources de plaisir et tirer de la libération du non-sens un nouveau gain de plaisir. En temps que mot d'esprit au sens propre, c'est à dire encore dépourvu de tendances, il prête ensuite son aide à des pensées et les fortifie contre les objections du jugement critique, phase au cours de laquelle le principe de la confusion des sources de plaisir lui rend service, et enfin il donne son adhésion à de grandes tendances en lutte avec la répression afin de supprimer des inhibitions d'ordre intérieur selon le principe du plaisir préliminaire. » (p.254)


En conclusion de cette partie théorique concernant les mobiles du mot d'esprit et le mot d'esprit comme processus social,  Freud compare « l'entreprise psychique complexe à une entreprise commerciale ; tant que chez cette dernière le chiffre d'affaire est très faible il importe à vrai dire que, dans l'ensemble, la consommation soit peu importante, les frais d'exploitation limités à l'extrême. Le souci d'économiser porte encore sur le niveau absolu de la dépense. Plus tard, quand l'entreprise s'est agrandie, l'importance des frais d'exploitation diminue : il n'importe plus du tout de savoir à quel niveau s'élève le montant de la dépense, dès lors que chiffre d'affaires et bénéfices peuvent être augmentés dans des proportions suffisantes. (...) De la même façon, les économies que le mot d'esprit permet de réaliser en matière de dépense d'inhibition psychique (en comparaison de la dépense psychique totale) demeurerons une source de plaisir, grâce à elles, nous faisons l'économie d'une dépense particulière. » (p.286)

 

Nous retiendrons enfin que l'allusion contenue dans le mot d'esprit « saute au yeux » afin de susciter le rire, hilarité qui est dû à l'absence d'un travail de pensée à fournir. Le rire est entendu dès lors comme «décharge» en tant que sa condition première : « lorsque nous sommes en train de rire, notre attention a été prise de court et la décharge de l'investissement inhibiteur devenu libre est accomplie. » (p.277)