S. FREUD

Œuvres complètes - psychanalyse - vol. XVIII  1926-1930

L'analyse profane. L'avenir d'une illusion. 
Le malaise dans la culture. Autres textes

Œuvres complètes - psychanalyse - vol. XVIII : 1926-1930

L'analyse profane. L'avenir d'une illusion. 
Le malaise dans la culture. Autres textes

 L’humour

Cet article écrit en cinq jours en août 1927 est paru en 1929 dans Variétés, « revue mensuelle illustrée de l’esprit contemporain » sous le titre « l’humour ». Revue composée entres autres par les soins d’Aragon, d’A. Breton, de P. Eluard, de R. Desnos.

 

Dans l’ouvrage paru en 1905 « Le trait d’esprit et sa relation à l’inconscient, » (p.136) Freud n’a traité l’humour que du point de vue économique en démontrant que le gain de plaisir humoristique découle de l’épargne d’une dépense de sentiments. En effet, il précise ici que cette attitude humoristique pouvant se retourner sur la personne propre comme sur des personnes étrangères, apporte au spectateur un gain de plaisir semblable : dans l’échange, l'autre que l’on attend sur le terrain des sentiments ne manifeste pas l’affect escompté mais vient à faire une plaisanterie. Pour Freud, c’est la disponibilité au sentiment de l’auditeur qui est déçue suite à cette plaisanterie mais qui dans le même temps suscite un gain de plaisir. En ne manifestant pas d’affect, l’humoriste épargne aussi cette dépense à son spectateur.

Cependant l’humour n’a pas seulement quelque chose de libérateur comme le trait d’esprit et le comique mais aussi quelque chose de grandiose et d'exaltant. Le grandiose réside dans le triomphe du narcissisme où le moi refuse de se laisser vexer, forcer à souffrir, par des occasions provenant de la réalité. Il maintient obstinément que les traumas du monde extérieur ne peuvent l’approcher. Il s’agit d’une affirmation victorieuse du principe de plaisir qui se déroule sans altérer la santé psychique, ces deux prestations semblent pourtant incompatibles l’une avec l’autre. L’humoriste acquiert sa supériorité du fait qu’il s’installe dans le rôle de l’adulte en quelque sorte dans l’identification au père et qu’il ravale les autres au rang d’enfants.

Pour Freud, cet individu se traite lui-même comme un enfant et joue dans le même temps envers cet enfant le rôle de l’adulte supérieur. L’attitude humoristique consiste alors en ce que la personne de l’humoriste a reporté sur son surmoi l’investissement psychique initialement dévolu au moi. Ce surmoi, génétiquement héritier de l’instance parental tient souvent le moi dans une sévère dépendance, le traitant effectivement encore comme autrefois, comme les parents ont traiter l’enfant. À ce surmoi ainsi gonflé, le moi peut dès lors apparaître comme minuscule et tous ses intérêts futiles et il se peut qu’avec cette nouvelle répartition des énergies, il devienne aisé pour le surmoi de réprimer les possibilités de réaction du moi.


Freud estime que la possibilité proposée ici à savoir que la personne dans une situation déterminée, surinvestit tout à coup son surmoi et dès lors modifie à partir de celui-ci les réactions du moi. Le plaisir humoristique n’atteint jamais l’intensité du plaisir pris au comique ou au trait d’esprit, mais il est vrai aussi que le surmoi, quand il instaure l’attitude humoristique, écarte à proprement parler la réalité et sert une illusion. Il veut dire : « Regarde le voilà donc ce monde qui a l’air si dangereux. Un jeune enfant, tout juste bon à ce qu’on on plaisante ! » (p.139) Si c’est effectivement le surmoi qui, dans l’humour, parle au moi intimidé en le consolant avec tant d’amour, soyons avertis que nous avons encore toute sorte de choses à apprendre sur l’essence du surmoi, car si par l’humour, le surmoi aspire à consoler le moi et à le préserver de souffrances, il n’a pas contredit par là le fait qu’il descend de l’instance parentale.

L’avenir d’une illusion

 

Étude commencée en 1927 qui prend partiellement la forme d’un dialogue avec un adversaire à partir du chapitre IV. Il s’agit du pasteur suisse O. Pfister à qui Freud répond : « j’aimerais confier la psychanalyse à une corporation laïque (...) de ministres des âmes qui n’auraient pas besoin d’être médecins et n’auraient pas le droit d’être prêtres. » (p. 143)

 
Si tous les hommes présentent des tendances destructrices donc antisociales et anti culturelles, chez un grand nombre de personnes celles-ci sont suffisamment fortes pour déterminer leur comportement dans la société humaine. A la suite de « Totem et tabou » paru en 1913, Freud reste tenté de rechercher le fond culturel existant dans ce qu’il nomme les « biens disponibles » d’une société et les dispositifs permettant de les répartir. Une fois reconnu que toute culture repose sur la contrainte au travail et le renoncement pulsionnel et que de ce fait elle suscite inévitablement une opposition chez ceux qui sont concernés par ces exigences, il apparaît clairement que les biens eux-mêmes, les moyens de se les procurer et les dispositions prises pour les répartir, ne peuvent être le caractère essentiel unique de la culture. Freud appellera refusement, le fait qu’une pulsion ne peut être satisfaite et interdit, le dispositif qui fixe ce refus. Enfin, la privation concerne l’état qu’entraîne l’interdit.

 

Le degré d'intériorisation des prescriptions de la culture n'est pas le seul bien animique qui entre en ligne de compte dans l'appréciation de celle-ci. Viens si ajouter son fond d’idéaux et de création artistique c’est-à-dire les satisfactions qui sont obtenues à partir des uns et des autres. Pour Freud, on ne sera que trop facilement enclin a adopter parmi les bien-fonds psychiques d’une culture les idéaux de celle-ci et la satisfaction que l’idéal offre aux participants. De nature narcissique, cette satisfaction repose sur la fierté d’une réalisation déjà réussie et pour qu’elle soit complète elle a besoin d’être comparée à d’autres. La satisfaction narcissique provenant de l’idéal culturel est aussi au nombre de ses puissances qui, au sein de la sphère culturelle, contrecarrent avec succès l’hostilité de la culture. Non seulement les classes privilégiées, jouissant des bienfaits de cette culture, peuvent y avoir part, mais aussi les opprimés, du fait que le bien-fondé de mépriser ceux de l’extérieur les dédommage des préjudices qu’ils subissent dans leur propre sphère.

 

Une société sans interdit conduit à l'état de nature, état qui ne nous demande aucune restriction pulsionnelle. Pourtant, c'est précisément à cause des dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rassemblés et que nous avons créé la culture qui doit aussi, entre autres, rendre possible notre vie en commun. C’est, en effet, la tâche principale de la culture, le véritable fondement de son existence, que de nous défendre contre la nature.

Freud pose la question : comment l'homme se met-il en position de défense contre les surpuissances de la nature, du destin, qui le menace, lui comme tous les autres ? Il dira que la culture le décharge de cette opération, elle y pourvoit de la même manière pour tous. C’est en humanisant la nature que l’homme trouve alors une maigre possibilité de maîtriser la situation. Cette situation, en effet, n’est rien qui soit nouveau, elle a un modèle infantile, elle n’est à vrai dire que la continuation de ce qui a précédé. Car, on s’était déjà trouvé, petit enfant, en pareil désaide, face à un couple parental qu’on avait toute raison de redouter. Ce couple qui apporte protection représente la force de la nature des êtres humains. Il peut s’opposer à celles de la nature et se voit attribué un caractère de Père. L’homme fait de ces forces ses Dieux suivant un modèle infantile mais aussi phylogénétique.

 

Les dieux conservent leur triple tâche : exorciser les effrois de la nature, réconcilier avec la cruauté du destin et dédommager des souffrances et privations qui sont imposées à l’homme par la vie en commun dans la culture. Le domaine véritable de la tâche divine est la morale. En effet les prescriptions de la culture se voit attribuer une origine divine, elles sont élevées au-dessus de la société humaine, étendues à la nature est à l’avenir du monde. Ainsi se trouve créé un trésor de représentations nées du besoin de rendre supportable le désaide humain, édifiées à partir  du matériel que sont les souvenirs de désaide de sa propre enfance et de celle du genre humain. Tout ce qui se passe en ce monde est l’exécution des dessins d’une intelligence qui nous est supérieure et qui finit par diriger toute chose vers le Bien, c’est-à-dire vers ce qui nous réjouit. La motivation psychanalytique à interroger la formation de la religion recherche dans la contribution infantile sa motivation manifeste. En effet, si la libido suit les voix des besoins narcissiques et s’attache aux objets qui en assurent la satisfaction, c’est la mère, qui satisfaisant la faim, devient le premier objet d’amour et de protection : le premier par-angoisse. Dans cette fonction, la mère est bientôt relayée par le père, plus fort, à qui cette fonction dès lors reste dévolue durant toute l’enfance. Cependant, le rapport au père est affecté d’une ambivalence particulière. Le père était lui-même un danger et l’on éprouve pas pour lui moins de peur que de désirance et d’admiration.

L’homme confère ainsi aux puissances naturelles les traits de la figure paternelle et il se créer des dieux dont il a peur, dont il doit gagner la protection.

Quelle est la signification psychologique des représentations religieuses et sous quelle rubrique pouvons-nous de classer ? Le dogme religieux se fonde sur des croyances telles que la transmission d’un savoir par les Pères, la possession de preuves et l’interdit absolu de soulever la question de son bien-fondé. Pour Freud la genèse psychique des représentations religieuses est celle des illusions. Il distingue l’illusion de la croyance car la motivation de l’illusion est l’accomplissement de souhaits. Contre quelques critiques, Freud dira que la psychanalyse mène au déni de Dieu et de l’idéal moral. Que la psychanalyse comme méthode de recherche, en tant qu’instrument impartial, cherche la teneur en vérité de la religion, la significativité affective de la doctrine religieuse.

 

« Dieu seul est fort et bon, l’homme lui est faible et pêcheur !» De tout temps l’immoralité n’a pas trouvé dans la religion moins d’appui que de moralité. Si tout ce que la religion a fait pour rendre les hommes heureux en leur imposant des limitations morales n’est pas meilleur que cela, alors ne surestimons-nous pas sa nécessité et sommes-nous bien sages de fonder sur elle nos exigences culturelles ? Si on ne doit pas tuer son prochain pour la seule raison que le Bon Dieu a interdit cet acte et le sanctionnera durement dans cette vie ou dans l’autre, qu’est-ce que l’homme fera en apprenant qu’il n’y a pas de Bon Dieu dont il faudrait craindre la punition ?

 

Le trésor des représentations religieuses contient non seulement des accomplissements de souhaits mais aussi des réminiscences historiques significatives. Si l’enfant de l’homme ne peut mener à bien son développement vers la culture sans passer par une phase de névrose plus ou moins nette c’est qu’il ne peut réprimer par un travail rationnel de l’esprit un aussi grand nombre de ses revendications pulsionnelles. Il doit les domptée par des actes de refoulement derrières lesquels se trouve, en règle générale, un motif d’angoisse. De manière tout à fait similaire, on devrait supposer que l’humanité, considérée comme un tout, entre au cours de son développement séculaire dans des états qui sont analogues aux névroses et ce, pour les mêmes raisons, parce que au temps de son ignorance et de sa  faiblesse  intellectuelle,  c’est  seulement  par  des  forces  purement affectives qu’elle a réalisé les renoncements pulsionnels indispensables à la vie en commun des hommes. La religion serait la névrose de contrainte universelle de l’humanité !! Comme celle de l’enfant, elle serait issue du complexe d’œdipe, de la relation au père. Selon cette conception, il serait à prévoir que se détourner de la religion doit s’effectuer avec la fatale inexorabilité d’un processus de croissance et que nous nous trouvons aujourd’hui même au beau milieu de cette phase de développement.


Aux religieux « il vous faut défendre l’illusion religieuse de toutes vos forces. Si elle est dévalorisée votre monde s’effondre, il ne vous reste plus qu’à désespérer de tout, de la culture et de l’avenir de l’humanité. Je suis, nous sommes, libres de ce sevrage. Étant prêts à renoncer à une bonne part de nos souhaits infantiles, nous pouvons supporter  que quelques-unes de nos attentes s’avèrent être des illusions. » « Non, notre science n’est pas une illusion. Mais ce serait une illusion de croire que nous pourrions recevoir d’ailleurs ce qu’elle ne peut nous donner. »